Le Temps, 12.10.2005

«Snow White» et le malaise suisse

Le grand retour à la fiction de Samir séduit surtout par son ambition

A ceux pour qui la fiction suisse conserve l'image d'une petite chose anémique, «Snow White» offre un joli démenti. C'est que le nouveau film de Samir pécherait plutôt par excès d'ambition! Aprés quatorze années passées à ronger son frein, le
cinéaste zurichois («Filou», «Immer und Ewig») fait feu de tout bois dans ce conte de fées moderne. Entre la romance mélodramatique et l'analyse d'un Zeitgeist inquiétant, l'équilibre n'est pas parfait. Mais on se laisse prendre par le flux narratif et des protagonistes attachants.

Ceux-ci forment un couple particulièrement mal assorti. Rappeur genevois d'origine espagnole, Paco se produit à contrecoeur avec son groupe dans une boîte de nuit zurichoise tandis que Nico, belle fille gâtée de la Goldküste, est la maîtresse de Boris, patron de ladite boîte qui la fournit en cocaine. Un seul regard et c'est le coup de foudre, comme dans un mélo égyptien ou bollywoodien! Mais aprés avoir assouvi leur désir sur un toit, voilà que les ennuis commencent. Vu les idées gauchistes de Paco, elle lui cache sa condition et fait passer les parents modesties de sa copine Wanda pour les siens. Bientôt, il doit repartir en tournée et Nico, malgré ses bonnes resolutions, redevient la victime de ses fréquentations douteuses…

Frappent ici d'emblée un style de narration moderne, saturé d'effets, et un bilinguisme qui ne recourt que rarement à la facilité de l'anglais. Ensuite, il y a Julie Fournier, une Nico qui fait honneur à son nom, avec ses associations dolce vita et dérive camée. Aussi fascinante que sa fameuse devancière, elle devient également touchante dans sa détresse. En face, le chanteur-acteur Carlos Leal paraît un peu trop transparent. Malgré tout, on croit en leur couple, comme dans la réalité des oppositions qu'ils incarnent.

Lè-dessus, il est vrai que le cinéaste ne creuse pas suffisamment ses clichés et que l'amour romantique est représenté de manière cucul. Mais ce qu'on regrettera surtout, c'est que Samir soit resté un bidouilleur d'images plutôt qu'un grand filmeur. Alternant 35 mm, super-l6mm et DV pour obtenir des textures contrastées, abusant des incrustations, il en perd de vue le rythme naturel de ses images. Et l'on se surprend à rêver de ce qu'un Amos Gitai ou on Hou Hsiao-Hsien auraient fait de ce scénario trop foisonnant, presque condamné à se terminer sur une série d'accélérés maladroits.

C'est d'autant plus désolant que, pour l'essentiel, dans son diagnostic d'une société de consommation cynique qui sacrifie ses enfants sur l'autel de l'argent et de l'hédonisme, faute de savoir donner un sens à la vie, le cinéaste voit juste. Même formellement inaboutie, sa fable qui fait passer une Blanche-Neige moderne de la poudre à la poudreuse démontre une fois de plus la supériorité du moraliste sur le brasseur de vide, comme il en existe tant dans le cinéma aujourd'hui.
Norbert Creutz

Samir, par-dessus la frontière

Le cinéaste zurichois lance «Snow White», long métrage bilingue, dans les salles romandes. Outre-Sarine, cette romance entre une pauvre fille riche et un rappeur engagé fait un tabac.

Au Festival de Locano, où il représentait la Suisse en compétition «Snow White» s'est heurté à un gouffre: bien accueilli par la presse alémanique, le troisième long métrage de fiction de Samir se retrouvait en effet snobé par sa consoeur romande. Le phénomène n'est pas neuf, mais cette fois, il frappe un film qui - fait quasi unique dans les annales - joue la carte du bilinguisme. En interview, on devine l'auteur, 50 ans, rassuré par le verdict du public alémanique: avec 60000 entrées en 6e semaine, «Snow White» (plutôt que Schneewittchen ou Blanche Neige) est en passe de devenir un blockbuster, à l'échelle suisse s'entend! A en croire le courriel reçu à Dschoint Ventschr, sa compagnie de production, les jeunes se reconnaissent dans le miroir que leur tend le cinéaste, un fait qui le touche tout particulièrement. Car nombreux sont les journalistes à avoir jugé sa romance entre une fille gâtée de la Goldküste zurichoise et un rappeur genevois, sur fond de musique, de drogue et de choc des cultures, percluse de stéréotypes.

Alors, cliché, «Snow White»? A ce seul mot, le sang de Samir (Samir Jamal Aldin de son vrai nom) ne fait qu'un tour. «Les clichés ont toujours un fond de vérité», se défend-il dans un français aussi décomplexé qu'approximatif. «J'assume un côté kitsch, lié à mes origines. Mais le film parle aussi de choses que je connais bien. Je suis toujours resté en contact avec la scène musicale et, plus jeune, il m'est est plusieurs fois arrivé de tomber amoureux de filles de ce genre. J'ai grandi dans une banlieu ouvrière dans les années 1960 et 1970. Alors forcément, j'étais plus attiré par elles que par les filles du coin, qui manquaient de mystère. Nico, n'est pas une invention. Plus tard, j'ai souvent entendu parler d'histoires tragiques, en général liées à la drogue. Il existe beaucoup de filles comme elle, pour qui la beauté devient une marchandise, un instrument de pouvoir, et qui finissent souvent par en payer le prix».

Il ne fallait pas moins que ce Suisse d'origine irakienne, né en 1955 à Bagdad d'un père irakien et d'une mère suisse, pour proposer enfin un film qui tente d'embrasser toute la complexité du paysage helvétique. Sincère et documenté, le scénario de «Snow White» serait né très spontanément plutôt que de l'assemblage de concepts théoriques tels que «jeunesse dorée contre banlieue», «musique électronique contre hip hop» ou même «premier film bilingue». La seule ambition que reconnaît Samir est celle de capturer sur pellicule un peu du Zeitgeist, cet esprit du temps si diffus que le français n'a même pas jugé bon de lui forger un mot spécifique.

Son projet revient pourtant de loin, après une recherche de financements et un tournage épiques. Au départ, tant la DRS que la TSR avaient en effet refusé d'entrer dans le jeu du fait même de son bilinguisme, jusqu'à ce que Samir se fâche, dénonçant la piètre «idée suisse» affichée par la SSR! Dans sa vaine recherche d'un coproducteur, le cinéaste s'est heurté à un «mur d'arrogance» coté français, seule l'Autriche lui accordant finalement un coup de pouce bienvenu. Samir n'aura même pas profité de l'argent de la Fondation zurichoise du film pour laquelle il s'est pourtant battu pendant cinq ans: son project est arrivé une année trop tôt. «Il nous a manqué un demi-million de francs pour terminer le film. Je me suis endetté et j'ai risque notre boîte», assure-t-il.

Côté comédiens, Carlos Leal, leader du groupe Sens Unik et l'un de Secondos de son documentaire «Babylon 2» (1993), était de la partie depuis le début. Mais il aura fallu chercher Nico en France après plusieurs castings infructueux. Et même si Julie Fournier constitue l'un des principaux atouts du film achevé, on devine entre les mots que le travail avec «la princesse parisienne» n'aura pas été de tout repos. De plus, Samir reconnaît avoir commis une erreur en voulant s'entourer d'une équipe jeune, manquant de discipline comme d'expérience. Il a ainsi dû changer plusieurs fois de chef opérateur.

Pour finir, il a encore fallu tourner sans argent des scènes écartées dans un premier temps et couper 20 bonnes minutes. «Toute l'histoire derrière ce film a été un cauchemar», conclut Samir, «mais je suis satisfait du résultat - et pourtant, je ne suis pas du genre à aimer ce que que j'ai fait.» De cette fiction tant attendue après quinze ans de détours (par l'art vidéo, le documentaire et la production notamment, sans oublier six scénarios refusés par Berne), le cinéaste ne veut à présent retenir que le positif. Dont la collaboration avec le jeune scénariste Michael Sauter (Strähl, Achtung, fertig, Charlie!), qu'il a bien l'intention de rééditer. Ambitieux et offensif, le Samir nouveau est arrivé.

«Snow White», film de Samir. Dès aujourd'hui sur les écrans romands.
 
     
Last update: 20.01.2006, Dschoint Ventschr Filmproduktion